Explorer l’agilité dans le contexte de la R&D

Depuis son émergence au début des années 1990, l’agilité organisationnelle, concept aux multiples facettes, est devenue synonyme de flexibilité, de fluidité, de mouvement, de légèreté, de réactivité et de liberté. La littérature académique portée par les pionniers Rick Dove, Steven Goldman et Kenneith Preiss la présente comme la nouvelle source de création de valeur, le nouveau sésame pour se débattre et exister dans un environnement volatile, incertain, complexe et ambigu (le fameux « Vuca world »), que ce soit en ce qui concerne les individus, les équipes ou les entreprises dans leur ensemble. Ainsi, les organisations doivent devenir agiles, tout comme les projets et les modalités d’accompagnement de ces transformations.

L’agilité est souvent associée à l’accélération, mouvement plus général qui touche la société dans son ensemble. Elle est, selon le sociologue allemand Hartmut Rosa, l’expérience majeure de la modernité. Le culte de l’urgence et son corollaire l’impatience, gagnent toutes les parties prenantes de l’entreprise : « tout de suite et plus vite ».

La R&D ne fait pas exception à ce mouvement d’ensemble. Elle a connu de profonds changements ces dernières années. Au cœur de ces transformations, l’agilité est apparue aux dirigeants comme une nécessité impérieuse. Elle est particulièrement justifiée par une demande d’innovation plus pressante du marché et se nourrit de la rapidité, réelle ou supposée, des réponses des concurrents. L’agilité organisationnelle, qui reflète la capacité d’une entreprise à sentir et à répondre aux changements du marché, a été largement considérée comme la capacité clé permettant d’ajuster rapidement et de manière appropriée les activités d’innovation de produits pour saisir les opportunités émergentes. Cette agilité rend les entreprises sensibles aux informations de marché opportunes et précieuses pour la prise de décision concernant l’innovation de produit. Elle facilite également l’exécution efficace des nouveaux plans d’innovation.

Si les pratiques s’appuyant sur le concept d’agilité, présentent des avantages évidents, son impact réel sur l’innovation et la performance des équipes de R&D est un sujet mal connu et en partie polémique. Quelles sont les pratiques effectivement mises en œuvre ? Quels obstacles et défis soulèvent-elles ? La sollicitation et le traitement de quatre cas d’entreprises industrielles permet une analyse approfondie et une compréhension de l’agilité dans les contextes de R&D, des pratiques mises en place et des problèmes de mise en œuvre. Celle-ci fait apparaitre des enseignements transversaux :

  • Des représentations contrastées de l’agilité
  • Un sens commun partagé, au-delà de la diversité des pratiques en écho à celle des secteurs d’activité et de la polysémie de la notion d’agilité : l’agilité repose sur des méthodes mais constitue aussi un état d’esprit et une culture.
  • La conviction qu’une transformation profonde est à conduire

 

Au-delà de la particularité des représentations de l’agilité qui dominent dans telle ou telle entreprise, ces dernières partagent la conviction qu’on ne peut se tenir quitte de l’exigence d’agilité en adoptant, à la marge, une « bonne pratique » ou une méthode en vogue. S’engager fortement sur le chemin de l’agilité suppose des évolutions importantes, qui se traduisent sur différents plans :

  • Au niveau stratégique tout d’abord, qui conduit à aborder autrement la préparation de l’avenir
  • De façon opérationnelle ensuite, dans la manière de structurer le portefeuille de projets
  • Et à un niveau moins visible, en visant l’évolution de la culture organisationnelle comme de l’état d’esprit dessalariés, qui requiert un effort soutenu dans la durée

A ce dernier niveau, la coopération interne et la gestion des interfaces, notamment entre les différents programmes de recherche ou entre les équipes des métiers de la R&D, constituent un défi difficile à relever. La coopération interne est particulièrement influencée par le climat organisationnel : une culture de travail en silos, axée sur les procédures formelles et sur un questionnement permanent sur les apports des structures et des programmes d’innovation, est ressentie comme un frein à l’agilité. L’usage de démonstrateurs, – réalisations internes destinées à évaluer la faisabilité d’une innovation technique, apparait comme un outil mais met aussi en évidence les difficultés de la coopération.

L’ouverture à l’environnement et le travail en réseau avec l’écosystème sont des pistes suivies par les entreprises analysées, avec le recours à la création de structures externes pour gagner en agilité. Les contraintes structurelles existantes poussent à la création de ce type de structures avec des modes de gestion plus ouverts, plus propices à l’improvisation. Elles explorent aussi plus largement les voies de l’innovation ouverte en lien avec un environnement sectoriel régional et international. Le travail en réseau se développe, reposant sur l’établissement de nouvelles relations avec les concurrents, les fournisseurs, les clients et les universités. Il montre une grande diversité des pratiques : démarches d’incubation avec les partenaires externes, développement de liens forts avec des entreprises du secteur, workshops avec les fournisseurs et autres coopérations visant la mise en place de structures agiles à l’intérieur de l’écosystème.

Au-delà du simple repérage des pratiques d’entreprises et des écueils à leur mise en œuvre, qui relèvent de la simple description, l’étude porte deux enseignements : le premier met l’accent sur le caractère global de l’agilité, le second soulève la question des paradoxes auxquels sont soumises les entreprises qui s’engagent dans cette voie.

L’analyse des réalisations d’entreprises montre que l’agilité des organisations de R&D réside moins dansl’adoption de telle ou telle pratique que dans la façon dont celles-ci sont assemblées dans une cohérence d’ensemble. L’agilité se présente ensuite comme une terre de paradoxes compte-tenu des exigences, apparemment contradictoires, qu’elle renferme et qui recouvrent différentes tensions : tensions sur les horizons temporels, tensions sur les choix structurels, tensions sur la prise de risques.

En conclusion, il nous semble que l’étude que nous avons conduite pourrait aider les entreprises à mieux analyser leur souhait d’introduire plus d’agilité dans leurs activités de R&D en se tenant à l’écart de toute pensée incantatoire ou conformité à effet de mode, si fréquente en management des organisations. Comment ? Ententant de traiter leur objectif d’agilité dans les activités de conception comme un processus de changement.

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