{"id":3133,"date":"2021-01-20T13:46:36","date_gmt":"2021-01-20T12:46:36","guid":{"rendered":"https:\/\/cime-innovation-management-expertise.com\/?p=3133"},"modified":"2021-09-20T12:18:30","modified_gmt":"2021-09-20T11:18:30","slug":"comment-la-pandemie-bouleverse-nos-interactions-sociales","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/cime-innovation-management-expertise.com\/en\/comment-la-pandemie-bouleverse-nos-interactions-sociales\/","title":{"rendered":"Comment la pand\u00e9mie bouleverse nos interactions sociales"},"content":{"rendered":"<p>Article de Laurence Kaufmann, Professeur de sociologie \u00e0 l&#8217;Universit\u00e9 de Lausanne paru le 20 janvier 2021 dans The Conversation. Cet article est republi\u00e9 \u00e0 partir de <a href=\"https:\/\/theconversation.com\">The Conversation<\/a> sous licence Creative Commons. Lire l\u2019<a href=\"https:\/\/theconversation.com\/comment-la-pandemie-bouleverse-nos-interactions-sociales-149663\">article original<\/a>.<\/p>\n<p>___________________________________<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>A quelle distance se tenir avec les passants, les voisins, la famille, les amis, les coll\u00e8gues? Voil\u00e0 des questions que nous n&#8217;avions pas besoin de nous poser avant l&#8217;irruption de la pand\u00e9mie dans nos vie.<\/p>\n<p>De telles interrogations mettent en \u00e9vidence un principe qui ordonnait implicitement, avant la pand\u00e9mie, nos d\u00e9ambulations dans l\u2019espace public. Ce principe, c\u2019est la confiance dans les routines qui r\u00e9gissent les rencontres publiques ainsi que dans les comp\u00e9tences d\u2019autrui \u00e0 r\u00e9agir de mani\u00e8re rationnelle et pr\u00e9visible.<\/p>\n<p>Je sais \u00e0 l\u2019avance que je peux m\u2019approcher de mon voisin pour lui parler, m\u2019adresser \u00e0 un passant pour lui demander mon chemin, entrer dans un magasin sans \u00eatre oblig\u00e9e d\u2019y acheter quoi que ce soit, parler du temps qu\u2019il fait \u00e0 la boulang\u00e8re ou rejoindre le rassemblement qu\u2019un groupe de musiciens a form\u00e9 au coin de la rue. Or, en r\u00e9gime \u00e9pid\u00e9mique, cet ordre routinier de l\u2019interaction a fait place \u00e0 un d\u00e9sordre interactionnel que les directives de \u00ab\u00a0l\u2019\u00e9loignement social\u00a0\u00bb ne peuvent gu\u00e8re apaiser.<\/p>\n<p>Priv\u00e9s des appuis conventionnels qui insufflaient de la \u00ab\u00a0reposit\u00e9\u00a0\u00bb dans nos interactions, <a href=\"https:\/\/www.cairn.info\/dictionnaire-de-la-fatigue--9782600047135-page-723.htm\">comme le dirait l\u2019anthropologue Albert Piette<\/a>, nous sommes confront\u00e9s \u00e0 l\u2019inqui\u00e9tude. Comment dois-je agir\u00a0? Comment garder \u00ab\u00a0la bonne distance\u00a0\u00bb dans des ruelles \u00e9troites\u00a0? Quelle est cette personne en face de moi\u00a0? Un semblable ou un porteur de malheur\u00a0? Cette enqu\u00eate incessante produit un sentiment d\u2019ins\u00e9curit\u00e9 diffuse, mais aussi un trouble dans notre rapport \u00e0 autrui que les sociologues de l\u2019interaction, en particulier Erving Goffman, peuvent nous aider \u00e0 penser.<\/p>\n<h2>Codes sociaux<\/h2>\n<p>Pour g\u00e9rer leurs \u00ab\u00a0relations en public\u00a0\u00bb, les \u00eatres humains disposent en effet de ce que Goffman appelle \u00ab\u00a0l\u2019ordre de l\u2019interaction\u00a0\u00bb\u00a0: un certain nombre de codes sociaux qui d\u00e9terminent la fa\u00e7on dont nous sommes cens\u00e9s agir et nous permettent d\u2019anticiper les r\u00e9ponses appropri\u00e9es \u00e0 la situation \u2013 de la consultation m\u00e9dicale \u00e0 la commande d\u2019un caf\u00e9 dans un restaurant en passant par les conversations entre parents sur une aire de jeux.<\/p>\n<p>Mais l\u2019ordre de l\u2019interaction n\u2019est pas seulement un moyen pratique de r\u00e9duire l\u2019ind\u00e9termination de nos rencontres, notamment avec des inconnus, et de calmer l\u2019anxi\u00e9t\u00e9 qui l\u2019accompagne. Pour Goffman, les espaces publics anonymes de circulation g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e, tels les parcs, les magasins et les caf\u00e9s, en principe accessibles \u00e0 tous, impliquent une morale minimale de la copr\u00e9sence\u00a0: celle de la civilit\u00e9 ordinaire du passant, faite de tol\u00e9rance nonchalante et d\u2019\u00e9vitement mutuel.<\/p>\n<p>Cette morale n\u2019est \u00e9crite nulle part, mais comprise de tous, sauf des jeunes enfants qui s\u2019y ajustent p\u00e9niblement. Elle repose en particulier sur ce que Goffman appelle \u00ab\u00a0l\u2019inattention civile\u00a0\u00bb\u00a0: en tant que passant, je dois noter la pr\u00e9sence d\u2019autrui tout en \u00e9vitant de le scruter avec insistance ou de lui montrer, par un regard fixe, qu\u2019il est l\u2019objet de ma curiosit\u00e9. Dans l\u2019univers de copr\u00e9sence oblig\u00e9e que constituent les lieux publics urbains, cette morale minimale et minimaliste pr\u00e9serve l\u2019individu du regard intrusif et de l\u2019emprise \u00e9motionnelle d\u2019autrui. Elle permet \u00e0 tout un chacun de prot\u00e9ger son \u00ab\u00a0territoire personnel\u00a0\u00bb tout en se coordonnant dans les activit\u00e9s ordinaires qui animent l\u2019espace public, tel se croiser sur un trottoir sans heurter les autres pi\u00e9tons, tenir la porte d\u2019entr\u00e9e aux inconnus au restaurant ou saluer la caissi\u00e8re avec un sourire poli. La r\u00e9gulation de cet \u00e9trange alliage de proximit\u00e9 physique et de distance affective rend psychologiquement supportable la promiscuit\u00e9 forc\u00e9e des espaces urbains.<\/p>\n<h2>L\u2019\u00e9tranger comme un \u00ab\u00a0semblable\u00a0\u00bb<\/h2>\n<p>Dans les transactions \u00e9conomiques comme dans les espaces publics urbains, les principes abstraits comme celui de l\u2019indiff\u00e9rence civile et de l\u2019indiff\u00e9renciation cat\u00e9gorielle d\u00e9samorcent l\u2019\u00e9tranget\u00e9 du dis-semblable. Car ce n\u2019est pas aux individus de d\u00e9cider comment se comporter les uns avec les autres\u00a0: les normes impersonnelles les lib\u00e8rent du travail \u00e9puisant que constituerait le d\u00e9cryptage \u00ab\u00a0\u00e0 flux tendu\u00a0\u00bb des signes interactionnels, largement opaques, des \u00ab\u00a0\u00e9trangers\u00a0\u00bb. L\u2019occupant m\u00eame temporaire des espaces publics urbains apprend ainsi \u00e0 agir de mani\u00e8re concert\u00e9e avec ses semblables \u2013 des semblables qui ne sont pas pour autant identiques. Au contraire, les conventions sociales rendent possible la coexistence entre des \u00eatres diff\u00e9rents du point de vue de leur parcours biographique, de l\u2019\u00e2ge, de la classe sociale, de l\u2019appartenance religieuse ou de l\u2019origine \u00ab\u00a0ethnique\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Car l\u2019espace public urbain n\u2019est ni un espace d\u2019appartenance ni un lieu de r\u00e9sidence\u00a0; c\u2019est l\u2019univers des itin\u00e9rants, un univers de mouvement, de d\u00e9placement, de dispersion, de passage et de rassemblement. Bref, c\u2019est un lieu d\u2019apesanteur sociale\u00a0: le citadin est saisi sous une g\u00e9n\u00e9ralit\u00e9 ind\u00e9finiment inclusive, celle du passant qui a \u00ab\u00a0le droit de visite\u00a0\u00bb dans un espace marqu\u00e9, en principe, par une forme universelle d\u2019hospitalit\u00e9.<\/p>\n<p>Bien s\u00fbr, cette hospitalit\u00e9 illimit\u00e9e est une fiction. La m\u00e9taphore de la \u00ab\u00a0circulation\u00a0\u00bb doit \u00eatre prise au pied de la lettre\u00a0: les espaces publics sont de fait ordonn\u00e9s par des s\u00e9gr\u00e9gations spatiales, des impasses sociales, des sens interdits, des agents de la force publique et des dispositifs de rejet ou d\u2019exclusion, tels les dispositifs \u00ab\u00a0anti-SDF\u00a0\u00bb. Mais, m\u00eame malmen\u00e9 dans les faits, distordu par les in\u00e9galit\u00e9s et les tentatives de privatisation, l\u2019id\u00e9al de l\u2019hospitalit\u00e9 et de l\u2019acc\u00e8s tous azimuts \u00e0 l\u2019espace public a de vrais effets\u00a0: il dessine l\u2019horizon d\u2019un lieu commun qui donne droit \u00e0 quiconque, ind\u00e9pendamment de son statut social et de son \u00e2ge, \u00e0 faire acte de pr\u00e9sence.<\/p>\n<h2>Au risque du \u00ab\u00a0d\u00e9facement\u00a0\u00bb<\/h2>\n<p>Avec la pand\u00e9mie, ce lieu commun est menac\u00e9. Il est bien entendu menac\u00e9 par le confinement, le couvre-feu, ou la fermeture des lieux culturels, qui n\u2019autorisent que les conduites publiques n\u00e9cessaires \u00e0 la satisfaction des besoins biologiques, que ce soit l\u2019achat de la nourriture, la promenade du chien ou la course. Mais il est surtout menac\u00e9 par les injonctions sanitaires, aussi justifi\u00e9es soient-elles, qui nous obligent \u00e0 voir autrui comme soi-m\u00eame au prisme de la biologie \u2013 nous contraignant ainsi \u00e0 raviver les enjeux \u00e9thologiques que la \u00ab\u00a0sc\u00e9narisation sociale\u00a0\u00bb des rencontres \u00e9tait parvenue \u00e0 apaiser.<\/p>\n<p>La pand\u00e9mie nous d\u00e9pouille de notre \u00ab\u00a0face\u00a0\u00bb ou de notre masque social pour nous imposer des masques sanitaires qui nous rappellent \u00e0 l\u2019ordre biologique\u00a0: nous sommes d\u2019abord et avant tout des corps, vuln\u00e9rables dans leur constitution et potentiellement mena\u00e7ants pour autrui. En r\u00e9gime \u00e9pid\u00e9mique, le corps des autres doit \u00eatre ressaisi en termes biologiques, ceux de la contagion, de la contamination, de la d\u00e9sinfection, de la protection et de la purification.<\/p>\n<p>Un tel cadre \u00ab\u00a0biologisant\u00a0\u00bb est particuli\u00e8rement difficile \u00e0 adopter envers les proches. Alors que la peur nous conduit spontan\u00e9ment \u00e0 nous r\u00e9fugier dans nos cercles de sociabilit\u00e9 et dans nos contacts de proximit\u00e9, ces derniers doivent \u00eatre litt\u00e9ralement d\u00e9sactiv\u00e9s, tout au moins physiquement, pour sa propre survie, mais aussi au nom d\u2019un bien plus \u00e9lev\u00e9 et plus abstrait\u00a0: la survie de l\u2019ensemble de la communaut\u00e9.<\/p>\n<p>L\u2019appr\u00e9hension d\u2019autrui comme un corps biologique, inqui\u00e9tant par sa pr\u00e9sence m\u00eame, pourrait bien \u00eatre, en revanche (trop) ais\u00e9ment mobilisable \u00e0 l\u2019\u00e9gard des inconnus, per\u00e7us comme des menaces sanitaires sinon des agresseurs potentiels. Priv\u00e9s des rituels d\u2019interaction qui indiquaient, dans la vie ordinaire, la mani\u00e8re de se comporter avec les \u00e9trangers, les dangers de l\u2019anonymat, voire la \u00ab\u00a0l\u00e9g\u00e8re aversion\u00a0\u00bb pour autrui, qui sous-tendent la vie urbaine sont susceptibles de rejaillir \u00e0 tout instant. Les moindres indices de mal-\u00eatre physique, grattements de gorge, toux ou p\u00e2leurs, deviennent les signes d\u2019une r\u00e9alit\u00e9 cach\u00e9e, sourde et dangereuse, qui peut d\u00e9clencher un v\u00e9ritable processus de \u00ab\u00a0d\u00e9facement\u00a0\u00bb. Or, arracher \u00e0 autrui sa face sociale pour le r\u00e9duire \u00e0 un corps biologique n\u2019est pas sans cons\u00e9quence\u00a0: le visage d\u2019autrui \u00e9tant la source privil\u00e9gi\u00e9e de nos r\u00e9actions d\u2019empathie, le \u00ab\u00a0d\u00e9facer\u00a0\u00bb peut \u00eatre synonyme de c\u00e9cit\u00e9 \u00e9motionnelle et de torpeur morale.<\/p>\n<h2>Une \u00e9preuve cat\u00e9gorielle<\/h2>\n<p>Au prisme de la pand\u00e9mie, faire acte de pr\u00e9sence dans l\u2019espace public a perdu toute innocence. L\u2019auto-isolement est devenu un devoir civique tandis que les comportements publics d\u2019affiliation, le fr\u00f4lement des corps, les poign\u00e9es de main, sont devenus un signe de d\u00e9liquescence morale, d\u2019insubordination ill\u00e9gale ou, tout simplement, de stupidit\u00e9 et d\u2019ignorance. La pr\u00e9sence dans les lieux publics est un acte de transgression morale, une mise en danger d\u2019autrui ou une folie sanitaire, transformant \u00ab\u00a0l\u2019inattention civile\u00a0\u00bb \u00e0 laquelle les passants avaient droit en attention incivile. \u00ab\u00a0Que faites-vous dans la rue\u00a0? On est enferm\u00e9 \u00e0 cause de vous\u00a0\u00bb, dit-on aux personnes \u00e2g\u00e9es qui s\u2019aventurent dans la rue, dans les p\u00e9riodes de confinement. \u00ab\u00a0Rentrez chez vous, vous n\u2019avez rien \u00e0 faire ici\u00a0! Vous mettez nos vies en danger\u00a0\u00bb, dit-on aux enfants qui courent dans les parcs. \u00ab\u00a0Ne vous rassemblez pas, bande d\u2019\u00e9go\u00efstes\u00a0!\u00a0\u00bb dit-on aux adolescents en manque de sociabilit\u00e9.<\/p>\n<p>Voil\u00e0 que les cat\u00e9gories sociales particuli\u00e8res, telles l\u2019\u00e2ge ou l\u2019ob\u00e9sit\u00e9, deviennent saillantes et envahissent la place publique, \u00e9br\u00e9chant l\u2019apesanteur cat\u00e9gorielle du \u00ab\u00a0passant\u00a0\u00bb anonyme. L\u2019\u00e2ge, en particulier, est devenu une cat\u00e9gorie sociale omnipr\u00e9sente\u00a0: la \u00ab\u00a0vieillesse\u00a0\u00bb, synonyme de vuln\u00e9rabilit\u00e9 et de risque de mortalit\u00e9, contraste avec la \u00ab\u00a0jeunesse\u00a0\u00bb, que le label redoutable de \u00ab\u00a0porteur sain\u00a0\u00bb place dans la position inconfortable de danger public. La pand\u00e9mie transforme ainsi l\u2019interaction en une v\u00e9ritable \u00e9preuve cat\u00e9gorielle\u00a0: nous sommes livr\u00e9s pieds et poings li\u00e9s, vuln\u00e9rables et \u00e0 fleur de peau, aux ressaisies cat\u00e9gorielles et aux r\u00e9actions incertaines que nous r\u00e9servent les rares corps \u00e9trangers que nous croisons dans la rue.<\/p>\n<p>En remettant en question l\u2019id\u00e9al de la libre circulation des personnes dans un monde sans fronti\u00e8res et en soulignant sa contrepartie n\u00e9gative, celle de la contamination, la pand\u00e9mie risque de remplacer l\u2019espace public du rassemblement, devenu froid et inhospitalier, par un autre espace-refuge, moins concret, plus imagin\u00e9, celui de l\u2019appartenance, notamment nationale. Cette derni\u00e8re peut induire de magnifiques effervescences collectives, tels les hymnes nationaux et les concerts sur les balcons au printemps dernier\u00a0; mais elle peut aussi renforcer les identifications nationales, sinon nationalistes, qui mettent \u00e0 mal la promesse politique des espaces publics urbains\u00a0: celle de construire une soci\u00e9t\u00e9 de semblables, un monde commun entre \u00e9trangers \u2013 un monde commun permettant \u00e0 tout un chacun de se concevoir comme le membre d\u2019une collectivit\u00e9 \u00e9largie et indiff\u00e9renci\u00e9e, anim\u00e9e par des liens de coordination, sinon de coop\u00e9ration mutuels.<!-- Ci-dessous se trouve le compteur de pages de The Conversation. 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